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  • RowenaM

Tantine à tâtons

Comme un cadavre familier sur un lit de satin, du pourpre aux lèvres pour nuire à l'oraison et le cœur qui ne bat plus d'avoir trop bien vécu. Elle est partie Fanny, plombée dans son sommeil par un lundi quelconque.

Elle était belle tata, une bestiole croustillante, un long truc mince qui court et puis s'épuise.

Je pense à ses yeux tristes où ses prunelles offertes claironnaient son émoi, trop d'hommes s'y prirent les pieds à bien la consoler de peur qu'elle ne s'afflige. Un visage ça vous ment et tata savait faire pour vriller les cerveaux. Un dédale d'expressions animait son faciès quand sa volonté forte venait à vous séduire. J'imagine que des gars se virent amourachés par le besoin d'amour que son corps tout entier laissait tant transpirer.

Une photo à vingt ans trônait chez grand-maman où mon père, le cadet, fixait d'un air jaloux sa sœur aux seins si fiers dans un bikini rose.

La cinquantaine gracile, elle gardait cette aura qui vous laisse jolie même sans ventre plat et je me voulais femme plutôt qu'être gamine quand, au passage des hommes se soulevaient les regards même des plus jeunes d’entre eux


- Comment va Sauterelle ? Saute loin! Avec tes jambes tu leur feras la misère. Me disait-elle.

Alors je m'essayais sur les passages piétons à viser les traits blancs plutôt que le goudron...

Je n'y comprenais déjà rien à mon supposé charme et je la voyais belle de ne pas être sérieuse, à toujours s'enivrer même quand la vie est lourde. Un sourire de biais ornait parfois sa bouche, pour dire au regardeur qu'elle ne serait pas dupe de ce monde de drague où tout se marchandait, que ce tout pornographique qui vous vend du bonheur pour des secondes en rab ne serait pas sa came.

Des hommes elle en eut plein, parfois je les voyais comme on croise un oiseau, ils survolaient ma tante pour qu'on ne leur pique pas. Se foutant d'être une proie elle présentait à peine son prédateur du jour. D'un seul elle eut un fils, enfantant d'un cousin qui devint mon bras droit, le seul à qui je dise que je suis une frivole. Sûrement parce que sa mère se voulait être libre, d'une liberté fragile qui jamais ne s'affiche mais s'affirme au détour d'une fantaisie troublante

Si le crabe l'a bouffé c'est de ne pas la connaître, elle qui se rêvait vieille pour se faire des souvenirs. Elle laisse un orphelin majeur et vacciné que je prends dans mes bras comme la vierge l'enfant et si je parle d'elle plutôt que de mon cul c'est pour vous dire un peu qu'elle m'a fait sauvage.

Le vent l'éparpillera au bord d'une mer joueuse plutôt que de l’enterrer ad vitam æternam et je prierai sans dieu pour que son âme me pousse à jouir aussi bien qu'elle de tous ces brefs instants que la vie nous permet.

Ce soir Sauterelle est triste de perdre sa tantine qui la poussait aux vices, faisant le monde plus riche que la vertu commune à tout écervelé.


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